AFBH-Éditions de Beaugies 
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Les Jeudis du Songeur (98)

LE RÉALISME EST LE BON SENS DES SALAUDS (Georges BERNANOS)

Il y a un ou plusieurs salauds parmi nous. Je sens ou crois savoir de qui il s’agit. Je connais des noms. Je pourrais aisément en dénoncer plusieurs, voire me dénoncer moi-même pour grossir le nombre des coupables, et prouver que je vois clair.

Mais il importe d’abord d’expliquer en quoi consiste souvent la vilenie des salauds. Et je m’aiderai pour cela de la Préface de Bernanos à son ultime essai, plus actuel que jamais : La France contre les robots (1944-45). Là figure en effet cette formule radicale :

« Le Réalisme est précisément le bon sens des salauds. »

*

C’est bien sûr le contexte historique qui confère à cette sentence toute sa saveur.

Début juillet 1938, écœuré par la pusillanimité des dirigeants français face au péril nazi (l’Allemagne vient d’annexer l’Autriche), Bernanos s’exile en Amérique du Sud. Et ce qu’il pressentait se produit bientôt : la France signe les accords de Munich, pour préserver la paix, et trahit ainsi sa parole en cédant la Tchécoslovaquie aux appétits d’Hitler.

Cette reculade est alors jugée « réaliste ». Dans notre doux pays comme en Angleterre, les foules croient pouvoir éviter la guerre. Cocteau s’écrie : « Vive la paix honteuse ! », tandis que Chamberlain, premier ministre anglais, fait part de son optimisme dans des termes qui, après coup, se révèlent délirants : « Mes amis, c’est la seconde fois dans notre histoire qu’est venue d’Allemagne la paix dans l’honneur. » (30-09-1938)

Dans l’honneur ? Tout le monde n’est pas d’accord. Emmanuel Mounier comme Georges Bernanos se rejoignent pour condamner cette démission. Winston Churchill, un an plus tard, déclarera dans le Times : « Ils devaient choisir entre le déshonneur et la guerre. Ils ont choisi le déshonneur, et ils auront la guerre. »

La guerre vient vite, avec la capitulation française. Du lieu où il se trouve, au Brésil, Bernanos déplore aussitôt la signature de l’Armistice (elle aussi jugée « réaliste »). Il se rallie à l’Appel du 18 juin. Sur place, un ancien de la guerre 1914, Auguste Rendu, fait de même, et s’apprête à bientôt présider le « Comité de la France Libre » au Brésil. Et comme c’est justement à ce Comité que Bernanos confie, en 1945, l’essai qu’il vient d’écrire, c’est à Auguste Rendu qu’il dédie son livre et sa Préface.

Dans celle-ci, Bernanos rappelle à son ami ses propres paroles. Si, en juin 1940, Auguste Rendu s’est opposé à l’Armistice (ce déshonneur), c’était en raison de sa droiture lucide : « Ce que vous opposiez au déshonneur, c’était d’abord, et avant tout, le bon sens — un jugement droit. » Il n’était pas question en effet, à l’heure de la défaite, d’entrer dans les lâches justifications du réalisme. Il s’agissait avant tout de « faire face » : « Vous opposiez le Bon Sens au Réalisme. »1

Et cette opposition, Bernanos la commente aussitôt en ces termes : « S’il n’y avait que des salauds dans le monde, le Réalisme serait aussi le Bon Sens, car le Réalisme est précisément le bon sens des salauds. »

Mais voilà : le « Réalisme » est un bon sens « dévoyé ». Au nom de la paix (!), il justifie comme inévitables des réalités injustifiables. Il s’aplatit devant Hitler. Il décourage ceux qui voudraient réagir. Les bien-pensants du Réalisme sont des salauds en ce qu’ils masquent, sous ce mot, leur propre lâcheté. Les gens de Bon Sens, au contraire, savent bien qu’on ne piétine pas son propre honneur impunément. L’inflexibilité est la seule voie de l’efficacité : « Lorsque, au temps de Munich, Jean Cocteau criait : “ Vive la paix honteuse ! ” il prouvait une fois de plus que le Réalisme n’est qu’une exploitation, une déformation du réel, un idéalisme à rebours. Car il n’y a pas de paix honteuse, il n’y a pas de véritable paix dans la honte. »

*

La lecture de Bernanos n’est pas de tout repos. La fréquence de l’injure « Imbéciles ! », ponctuant ses analyses, gêne parfois le lecteur de bonne foi, qui la trouve d’autant plus désagréable… qu’il se sent visé ! Hé oui, l’impertinence de Bernanos est si pertinente qu’elle nous dérange encore, dans une période où tant d’ex-défenseurs de l’esprit de Résistance (spirituelle) se sont mis à collaborer, puis succomber, à l’économisme des Réalistes. Comment donc reconnaître aujourd’hui le Salaud, en nous ou autour de nous ?

À deux traits, me semble-t-il :

1/ Le Salaud est un Imbécile. Il se laisse gagner par un réalisme à courte vue. Non pas qu’il soit dénué d’intelligence ou incapable de vues justes : mais il lui faudrait, pour cela, la force de regarder plus loin que le bout de son nez. Or, il n’a pas ce courage, il ne veut pas réellement voir ce qu’il pressent. Cela dérangerait sa bonne conscience, son optimisme « réaliste ». S’il est imbécile, c’est d’abord au sens originel : il est un esprit faible.

Comme il n’est pas idiot pour autant, il flaire vite ce qui menace sa « bien-pensance ». Son bon sens, nourri de peurs plus que d’envies, s’accroche à toutes les pseudo-évidences qui le rassurent, avec une incroyable bonne mauvaise foi. Et c’est là que l’Imbécile se transforme en Salaud : il se fait complice de tous les négationnismes – les dénis de réalité – qu’opère son Réalisme sélectif. Et donc, responsable des aveuglements qu’il propage.

2/ Le Salaud est Légion. Ce n’est pas un hasard si Bernanos parle des imbéciles et des salauds au pluriel. Car le Salaud n’est jamais seul dans son Imbécillité : c’est ce qui lui permet de s’y maintenir bien au chaud. Il entretient sans cesse sa cécité sur lui-même en se pénétrant de la cécité collective qu’il a contribué à répandre.

Le problème, c’est qu’il ne se contente pas de vivre dans cette bonhomie auto-satisfaite. Il montre bientôt les dents et s’enfle d’arrogance à l’égard des apôtres de vérités qui le dépassent, et du « Bon Sens » à la fois populaire et prophétique (au sens fort de ces mots) qui menace son Réalisme creux. Le Salaud réagit alors collectivement, et violemment, pour éliminer ou discréditer les Justes qui dénoncent ses tartuferies politiquement correctes.

C’est ainsi que la parole de Bernanos, par delà son contexte, nous dresse le portrait-type du Salaud d’aujourd’hui, qui parfois s’ignore comme tel, mais se reconnaît bien à son double visage : le Réalisme à courte vue et l’Attitude munichoise. Celui-ci ne cesse de bâillonner le Bon Sens des citoyens récalcitrants, en usant notamment de trois sophismes que je dénonce depuis trente ans2 :

- Le sophisme de l’inéluctable. Si vous décriez certaines réalités nuisibles comme le dévergondage publicitaire, les impasses d’une Croissance essoufflée ou les tragiques effets de la mondialisation inhumaine, le Réaliste dit : « Mais voyons, c’est inéluctable ». C’est l’époque, c’est la modernité. La logique économique veut que. On ne retourne pas en arrière. Parce que l’Histoire, parce que l’Europe, parce que le Monde. Inclinez-vous !

- Le sophisme de l’évolution-progrès. Toute évolution est toujours un progrès. Ce qui n’est pas encore parfait ne pourra qu’aller mieux en évoluant dans le même sens. Honte aux passéistes qui doutent du nucléaire, des OGM, de la Croissance verte, de l’innovation perpétuelle et des nanotechnologies. Rien de ce qu’inventent les hommes ne saurait nuire à l’humanité. Soumettez-vous dès Aujourd’hui à l’incontournable Réalité de demain !

- Le sophisme de la Majorité-qui-a-toujours-raison. Ne discutez pas, vous êtes le petit nombre, les ringards, les passéistes, les réacs ! En démocratie moderne, l’Opinion révélée (par les sondages) a Force de loi. Le minoritaire, subséquemment, a toujours tort… Quoi, le référendum ? Quel référendum ? Mais voyons : un « Non » au référendum ne peut être que faussement majoritaire. Car un peuple qui dit non est un peuple qui se trompe…



Des exemples ? En voici quelques uns que je vous offre à discuter.

Mondialisation libérale. Nous ne sommes pas seuls. À l’ogre capitaliste, il faut bien faire quelques concessions... Jusqu’à ce qu’il vous dévore tout entier (TAFTA). Prêche réaliste et attitude munichoise.

Éducation. Il ne faut jamais frustrer l’Enfant. Dire « non » est inefficace. C’est une question de bon sens (réaliste). Sauf que la peur de sévir, pour avoir la paix, ouvre la voie à d’interminables querelles.

Violence religieuse. Dialogue entre un Humaniste et un Théologien : « Certaines religions prônent la violence à l’égard des infidèles ! — Allons donc, ce ne sont que des assertions partielles. — Mais les textes sont explicites : Dieu ordonne des exactions ! — Peut-être, mais ce sont des propos d’un autre âge, à comprendre au sens symbolique. — Mais certains croyants les prennent à la lettre ! — Par erreur, rassurez-vous ! — La sagesse serait d’élaguer ces textes archaïques ! — Vous êtes fou : on ne peut tout de même pas censurer le Coran et la Bible ! Ce serait faire violence à des textes sacrés qui font partie intégrante de la foi des croyants ! »3 Réalisme munichois : on laisse faire.

Dérèglement climatique. Un joyeux physicien, que nous ne nommerons pas, a combattu de tout son zèle, prétendument scientifique, le « mythe » du réchauffement climatique provoqué par l’industrie humaine. Son Réalisme était d’autant plus fondé qu’il bénéficiait du soutien de multinationales polluantes. Il fallait donc s’abstenir de lutter contre l’effet de serre. Attitude munichoise d’un beau Salaud qui s’ignorait comme tel !

La Décroissance. Un grand déni Réaliste, dans les hautes sphères des acteurs et penseurs de l’économie dominante, consiste à répéter que les ressources terrestres sont infinies, que l’innovation technologique est sans limites, que la Croissance exponentielle assurera l’expansion du bien être des hommes, qu’on n’en maîtrisera pas moins – grâce au génie humain – le réchauffement du globe qui se poursuit pourtant, qu’il n’y aura donc surtout pas à imposer au monde des politiques drastiques de sobriété, et qu’en toute quiétude, les peuples peuvent fermer les yeux et se fier aux puissances qui les gouvernent.

Mais qui sont les Salauds qui veulent nous faire croire ça ?

Et où sont leurs complices, qui se plaisent à le croire ?

Qu’en est-il du Bon Sens, aujourd’hui ?

On se le demande.

Le Songeur  (19-05-2016)



1 Les majuscules sont de l’auteur. Le Bon Sens s’oppose au « bon sens »…

2 Cf. « Les médias pensent comme moi » (François Brune, L’Harmattan 1993)

3 Voir Pierre Régnier : Désacraliser la Violence religieuse (Éditions du Panthéon 2016, disponible sur Amazon, 9€91 livraison comprise).


(Jeudi du Songeur suivant (99) : « TOUT EST DANS LE TITRE » )

(Jeudi du Songeur précédent (97) : « COMMENT L’ALEXANDRIN POURRAIT CHANGER NOS VIES ? » )